article de la Société de Géographie de Rochefort n°2 Enregistrer au format PDF

article de la Société de Géographie de Rochefort Cet article ne concerne pas directement la forêt de Preuilly, mais semble néanmoins apporter de nombreux éclairages historiques et techniques sur notre forêt. A vous de voir.

extrait de la "Publication de la Société de Géographie de Rochefort, 1997, 62 pages 21x29,7

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 <span style="background-color:#EAEAEC; padding:0px 2px;">Le chauffage</span>

Pendant longtemps le chauffage domestique est plutôt symbolique, la cheminée, pourtant grosse consommatrice de bois, étant d’un faible rendement calorique. D’ailleurs le foyer n’illumine guère les poutres enfumées de la salle commune qu’au moment de préparer les repas et la température des autres pièces ne dépasse que peu celle du dehors.

Les veillées d’hiver sont d’autant moins longues que la réserve en combustible est plus faible et la voix populaire appelle « tard-y-fume » les logements cossus dont les occupants peuvent demeurer auprès de l’âtre jusqu’à une heure avancée de la nuit.

Au XIe siècle, les moines de Montierneuf, à Saint-Agnant, n’ont qu’une pièce chauffée, le « chauffoir », dans laquelle ils reçoivent leurs hôtes de marque. C’est cette pièce qu’ils offrent au comte de Poitiers Guy-Geoffroy, pour se reposer après un parcours épuisant, lors d’une des fréquentes tournées qu’il effectue dans son comté. Cependant, les établissements ecclésiastiques ne sont pas les plus mal pourvus en bois de chauffage, car ils ont le plus souvent reçu un droit d’usage dans les bois ou forêts des fondateurs. Au besoin, ils font renouveler ou accroître ce droit. En 1251, l’abbaye de Sainte-Marie de Ré obtient de Raoul de Mauléon deux charretées par semaine, à perpétuité, en la « forêt de Ré », pour son chauffage. L’acte est confirmé en 1262, après le décès du seigneur, par sa mère Amable.

Certains vassaux ont aussi un droit de prélèvement dans les étendues boisées de leurs seigneurs, pour le même usage. C’est ainsi qu’en 1266, les enquêteurs du comte de Poitiers restituent à un certain Guillaume Martin la possession du chauffage dans le bois de Fiole, pour sa maison de Saint-Fort. En 1326, les nobles de la châtellenie de Royan ont leur chauffage dans la forêt de Courlay, où ils peuvent « cueillir, amasser, apporter sur cheval, sur jument, sur âne, sur ânesse, et porter au cou d’homme et de femme ». En 1585, un chevalier nommé Jean de Rabaine fait hommage au roi de France en qualité de seigneur de Rochefort, pour plusieurs fiefs mouvant de Rochefort, ainsi que « pour le chauffage qu’il a et prend dans la forêt de Rochefort-sur-Charente ».

Le droit peut être étendu aux habitants de villages dépendant d’établissements ecclésiastiques. En 1147, un particulier, sur le point de partir pour Jérusalem, donne à l’église Saint-Pierre d’Angoulême une terre sise dans la paroisse de Marsac, et, aux habitants de cette terre, du bois pour leur chauffage dans ses leignes. Le prieur de Puyravault fait hommage au seigneur de Benon, pour le « droit de chauffage » qu’il partage avec les habitants de Blameré dans les bois de la seigneurie.

Si le chauffage domestique peut être limité, celui des fours, fourneaux et forges est une nécessité vitale : fours à pain, à chaux, à tuiles, fours de potiers, fourneaux qui produisent le fer, forges des villages qui façonnent ou entretiennent les éléments métalliques de l’outillage. L’alimentation de ces fours se fait pendant longtemps dans le cadre relativement étroit de la seigneurie, selon une pratique d’économie fermée ; les fours sont chauffés avec du bois prélevé dans les forêts du seigneur. Il en est notamment ainsi des fours banaux, fours à pain construits et entretenus par les seigneurs, auxquels les tenanciers sont tenus de cuire.

Dans la seconde moitié du XIIe siècle, Eble de Mauléon, seigneur de l’île de Ré, donne une tuilerie à l’abbaye des Châtelliers, avec le droit de prélever, « dans son bois », les branches et rameaux nécessaires « pour travailler ». Au commencement du XVe siècle, le prieur de Disail, en Arvert, chauffe sa tuilerie du bois de la forêt voisine de Salis qui appartient au seigneur de Mornac.

Au XIe siècle, les fondateurs de l’abbaye de Vaux donnent un four à pain et en même temps le nécessaire pour le chauffage de ce four, dans les bois de la paroisse. En 1226, le seigneur de Montignac reconnaît aux moines de Saint-Amant-de-Boixe « l’usage de la forêt de Boixe » pour leurs fours banaux de Villognon, Cellettes et Luxé, qui sont dans le territoire de sa châtellenie. En 1238 le seigneur de Montreuil-Bonnin accorde à l’abbé de Montierneuf de Poitiers un droit de prélèvement dans le Bois Magot, pour son four banal du prieuré de la Chapelle-Montreuil.

Le déboisement excessif dans certaines seigneuries provoque d’ailleurs des difficultés d’approvisionnement et met même en péril l’équilibre économique fondé sur l’exploitation du domaine boisé des seigneuries. Il faut alors reconsidérer l’usage des fours banaux.

Quand les officiers du seigneur de Montignac s’aperçoivent que le bois va manquer pour les nombreux fours d’usagers qui ont un droit d’approvisionnement dans la forêt de la Boixe, ils suppriment le four banal du seigneur. Par contre, en 1744, les bois, brandes et ajoncs de la forêt de Royan et les arbres de la garenne seigneuriale sont utilisés en priorité pour les fours banaux, qu’on a décidé de maintenir.

En 1549, l’abbé de Saint-Jean-d’Angély déclare que ses fours banaux des seigneuries de la Folatière, à Antezant, et de la Chapelle-Bâton, ont une activité réduite « parce qu’il n’y plus de bois sur le lieu pour les chauffer, ni aux environs » et il ajoute : « Il faudra bien, à la fin, qu’ils tombent en ruines ». Les bois de l’abbaye sis dans la châtellenie de Néré servent uniquement à l’entretien de la maison de l’abbé et au chauffage du four à ban.

Les seigneurs n’ont pas intérêt à acheter du bois pour leurs fours mais, quand ils abandonnent l’exploitation de ceux-ci, les fours privés qui les remplacent doivent se procurer le combustible à distance et au prix fort. Bernard Palissy s’est fait l’écho du désarroi provoqué par une exploitation irrationnelle des surfaces boisées : « Je suis tout esmerveillé de la grande ignorance des hommes, lesquels il semble qu’aujourd’huy ils ne s’estudient qu’à rompre, couper et deschirer les belles forests que leurs prédécesseurs avoyent si précieusement gardées. Je ne trouveray pas mauvais qu’ils coupassent les forests, pourveu qu’ils en plantassent après quelque partie, mais ils ne se soucient aucunement du temps à venir, ne considérant point le grand dommage qu’ils font à leurs enfans à l’advenir. ».

 <span style="background-color:#EAEAEC; padding:0px 2px;">Boissellerie et tonnellerie</span>

La boissellerie et la tonnellerie utilisent à peu près uniquement du bois. Les nombreuses mesures de capacité sont confectionnées avec des lames débitées dans des essences souples. Certaines sont directement façonnées dans le bois. Ainsi en est-il des « écuelles » qui sont en usage dans la région de Cozes-Talmont : « … une terre tenue au cens de trois écuelles de froment à la mesure de Cozes ; … une pièce de terre… pour laquelle étaient dues trois écuelles duodenas d’orge, à la mesure de Cozes ».

Le vocabulaire de la tonnellerie est d’une richesse qui révèle la variété des « vaisseaux à vin, cuves, cuveaux, pipes, tierçons… ». En 1458, les habitants de la châtellenie de Mortagne ont un droit d’exploit reconnu pour leurs « vaisseaux à vin ». En 1479, les mêmes revendiquent ce droit, qui leur est alors contesté, pour « les bois à vin ». Les douelles sont maintenues par des cercles en bois liés à l’osier appelé ici oisi, ésiou ou vime. En 1259, les agents du comte de Poitiers vendent dans la forêt de Moulière du bois pour faire « des cercles ». En 1268, on reconnaît aux habitants de Frozes le droit de prélèvement dans les bois de Montreuil-Bonnin, pour les « cercles à lier leurs tonneaux, avant les vendanges ». La fabrication de ces cercles se maintient jusqu’à l’époque contemporaine, constituant une activité essentielle dans les régions forestières où croît le châtaignier, comme celles du « pays Pèle-Bois », de la Rochebeaucourt, du Clédou et d’Horte.

Les cercliers utilisent des rejets ou jittes de châtaignier, de six à huit ans, coupés pendant la période de repos de la végétation pour que l’écorce ne se sépare pas du bois. Ils les débitent en lattes qu’ils cintrent et livrent en meules dites « meules » ou « moles de frette ». Dans un inventaire du mobilier du château de Barbezieux effectué en 1496, on relève : « trente et quatre meulles de frète, tant de pipes que de barricages, et dix grans cercles pour employer es tonneaulx, pipes et autres vaisselles estant au chasteau de Barbezieux, et quarante deux liasses de visme à lyer lesdits vaisseaulx ».

L’activité de la tonnellerie est en particulier dépendante de la culture de la vigne qui s’est répandue sur les plateaux secs largement déboisés. Depuis le début du XIIIe siècle au moins, cette culture est largement dominante au nord de la Rochelle, dans le « Grand Fief d’Aunis » qu’un document très détaillé de 1246 présente comme un océan de vignes. La viticulture exige la confection de pieux, appelés localement des paux. D’autre part, jusque vers le milieu du XIIIe siècle, les vignobles d’Aunis sont soumis au « complant », c’est-à-dire au prélèvement d’une partie de la récolte en faveur du seigneur. Comme ce prélèvement est effectué non sur le raisin mais sur le vin, il a fallu construire parmi les vignes de nombreux pressoirs appelés treuils, presque entièrement en bois.

 <span style="background-color:#EAEAEC; padding:0px 2px;">Charbon de bois et cendres</span>

Nous ne mentionnons que pour mémoire la fabrication du charbon de bois en forêt, dont la technique est exposée en détail dans des manuels scolaires récents, pour attirer l’attention sur l’utilisation des cendres de bois. Celles-ci font l’objet d’un commerce qui est réglementé à Saint-Maixent, dès la fin du XIIe siècle. L’abbé du lieu en a le monopole, qu’il concède à des particuliers, sous le contrôle d’un « prévôt » et de « forestiers » chargés de surveiller les chemins par où se fait le transport. Quiconque enfreint la réglementation est arrêté et les cendres sont saisies.

Les cendres commercialisées sont produites par des « cendriers » qui brûlent sur place du bois abattu à cette fin. Au XIIIe siècle, on voit ces artisans exercer leur activité dans les Haies de Mauzé, dans les bois de Saint-Hilaire et de Sainte-Radegonde de Poitiers. On sait que les cendres des végétaux terrestres, qui contiennent beaucoup de potasse, servent à la fabrication du savon et du verre. Jusqu’à une époque récente, les ménagères connaissaient les vertus des cendres de foyer, qu’elles recueillaient, tamisaient et conservaient dans des sacs appelés cendraux ou cendroux, afin de les disposer dans leurs cuviers, lors des grandes lessives périodiques. Au XIIIe siècle, les cendres produites par la « maison » du seigneur de Chizé sont réservées à un « sergent fieffé » chargé de pourvoir cette maison en bois prélevé dans la forêt d’Argenson. Les verriers se servaient de cendres de fougère pour le verre à vitres. Bernard Palissy signale que certains brûlaient de préférence du hêtre pour chauffer leurs fours car ils utilisaient les cendres à la place des cendres de fougère.

 <span style="background-color:#EAEAEC; padding:0px 2px;">Vaisselle de table</span>

Au Moyen Âge, le service de table courant est en terre, parfois en étain, mais aussi en bois. On désigne alors sous l’appellation générale d’écuelles toutes sortes d’assiettes ou de plats peu profonds, pour servir la nourriture. Les écuelles de bois ne sont pas réservées aux pauvres ; elles figurent sur les tables des seigneurs ; vers 1220, le seigneur de Chizé a un « écuellier » attitré qui est chargé de lui fournir vases, écuelles et tailloirs, façonnés du bois de sa forêt. Au XVe siècle, le seigneur de Taillebourg reçoit d’un vassal une rente annuelle de cent écuelles de bois, garnies de leurs saucières et tranchoirs, à savoir vingt-cinq pour chacune des fêtes de Noël, Pâques, Pentecôte et Toussaint. Jusqu’en 1566 un vassal du prieur de Saint-Savinien livre chaque année à son seigneur, à titre de devoir féodal, une douzaine d’écuelles garnies de plats et de saucières, « le tout de frêne ». En 1659 encore, le « viger » du seigneur de Mortagne perçoit annuellement quarante-huit écuelles neuves en bois, la moitié à Noël et la moitié à Pâques, de plusieurs familles qui tiennent de lui le « forestage » d’un bois appelé Bois Rigaud. On sait par ailleurs que certaines de ces écuelles en bois peuvent être luxueuses. On a cité les écuelles peintes « à ouvrage de Damas » qui figuraient au XVe siècle dans un inventaire du duc de Berry.

Une enquête effectuée en 1260 au sujet de la propriété des Haies de Mauzé, bois disputé entre les seigneurs de Benon et de Mauzé, nous apprend que le seigneur de Mauzé y a fait faire des écuelles à moitié et que le seigneur de Benon y a placé lui-même un écuellier. Il y avait alors au village de Poléon un nommé Geoffroy, tourneur de son état, qui achetait des frênes dans les Haies pour en façonner des écuelles à Poléon. Il raconta lui-même aux enquêteurs qu’il faillit être victime d’une mésaventure alors qu’il avait été envoyé dans ce bois par le seigneur de Mauzé « pour y faire des écuelles ». Savary de Mauléon, le seigneur de Benon, qui chassait dans les parages, entendit le craquement d’un frêne tombant à terre. Geoffroy, qui n’ignorait pas les prétentions de Savary sur le bois et connaissait l’humeur violente de l’homme, eut juste le temps de déguerpir sans être vu.

 <span style="background-color:#EAEAEC; padding:0px 2px;">Usages divers</span>

Les instruments de travail des cultivateurs sont façonnés du bois de la forêt proche : charrettes, civières, araires, bêches, houes… La forêt livre aussi les harts, appelées réortes ou redortes, dont l’utilisation n’a de limites que celles de l’adresse et de l’ingéniosité des hommes. En 1217, un accommodement en forme de transaction, entre les religieux de la Grâce-Dieu, ceux de la Grâce Notre-Dame de Charron et ceux de Saint-Léonard des Chaumes, au sujet des cours d’eau du marais de l’Alouette, met en évidence l’utilisation du bois pour des canalisations. « Dans la clausure, c’est-à-dire dans l’étier extérieur qui est dit contrebot, depuis l’île appelée Asnes… jusqu’à l’orme qui est au vieux moulin, que l’abbé de la Grâce-Dieu et l’abbé de la Grâce Sainte-Marie et l’abbé de Saint-Léonard, celui-ci avec ses associés, envoient par tiers le cours des eaux dans un conduit en bois ; celles-ci descendront par le conduit en bois dans l’écours inférieur et dans les deux principaux écours… Si les frères de la Grâce-Dieu voulaient évacuer les eaux dans leurs marais qu’ils ont de la seigneurie de Chaillé, au dessous des susdites bornes, qu’ils les envoient dans leurs écours et dans un conduit de bois… ».

 <span style="background-color:#EAEAEC; padding:0px 2px;">Le pacage</span>

Aussitôt qu’on commence à voir clair dans la vie de la forêt, celle-ci apparaît comme un immense pâturage où vont et viennent, souvent en semi-liberté, toutes sortes d’animaux domestiques, y compris parfois les chèvres, pourtant réputées comme particulièrement déprédatrices. Les ruraux qui habitent au voisinage sont ainsi assurés de la nourriture de leurs animaux « de bas ménage », ceux qui sont indispensables au travail de la terre, au transport des récoltes, à l’alimentation quotidienne de la maisonnée. Ils peuvent même, dans la mesure où le seigneur l’autorise, pratiquer un élevage commercial ; le seigneur perçoit alors une taxe sur les ventes, pour les porcs par exemple. Ainsi, vers 1480, le seigneur de Clérac accorde le « pacage » gratuit à ses tenanciers, pour les porcs qu’ils élèvent pour la provision de la maison ; si ces tenanciers engraissent les animaux pour les vendre, ils doivent au seigneur douze deniers de chaque bête vendue. Les porcs sont en effet souvent désignés, car ils constituent la base de l’alimentation carnée. Les plus anciennes concessions en faveur d’établissements ecclésiastiques ne comportent généralement pas de restrictions quant au nombre des animaux admis gratuitement à la « paisson ».

Vers 1075, l’Église d’Angoulême obtient « le pasquier de ses porcs » dans la forêt de Grosboc, sans autre précision. A la même époque, on rencontre la même formule pour une donation aux moines de Saint-Étienne de Baignes, dans une forêt appelée Malus Merulus. Au milieu du XIIe siècle, une dame de Mornac concède aux moines de Sainte-Gemme un usage analogue dans son bois de Salis, « pour nourrir leurs propres porcs ». Cependant des limitations apparaissent de bonne heure : en 944, l’abbaye de Saint-Cybard est admise à envoyer trois cents porcs aux faines dans une forêt, sur la Tude. Au milieu du même siècle, le seigneur de Preuilly précise les conditions de l’usage des moines de la Merci-Dieu dans ses terres  : « au temps de la paisson des porcs, ils ne pourront avoir libres plus de cent porcs courant de différents côtés par les bois et forêts, et ceux-ci pourront alors aller aux endroits où les autres vont en payant ». Geoffroy d’Angles exige son assentiment pour que les porcs des mêmes moines pénètrent dans ses bois, en précisant l’époque de la « paisson » : entre la Nativité de Sainte Marie (8 septembre) et la Saint André (30 novembre). En effet, les propriétaires surveillent les usagers privilégiés pour qu’ils n’envoient pas leurs animaux avant les leurs et avant ceux des nombreux usagers payants. Ces derniers bénéficient souvent d’un tarif de faveur pour les porcs qu’ils élèvent pour leur consommation. Ainsi, les habitants de la châtellenie de Mortagne paient deux sous par foyer à l’abbé de Masdion pour un droit d’usage général dans le Bois Rigaud, porcs compris. Cependant, s’ils vendent des porcs, ils sont soumis au droit « de paisson » dû à l’abbé. Un détail d’une « montrée » de cette « padiance commune de Masdion » met d’autre part en évidence les dégradations commises par les animaux : une des limites suit « un vieux chemin à travers le bois, lequel n’apparaît guère, parce que les pourceaux l’ont fougé et labouré ».

On saisit l’importance primordiale de la forêt dans la subsistance des paysans quand on en interdit l’accès à leur bétail. Les cahiers de doléances rédigés en 1789 par les communautés paroissiales des régions de Chizé et d’Aulnay expriment le désarroi des populations riveraines des forêts, alors privées d’une ressource essentielle. Les rédacteurs demandent le rétablissement du pacage en forêt et exposent leurs raisons. Les sols calcaires sont maigres, secs, souvent pierreux. « A peine on peut cultiver trois à quatre pouces de profondeur et par dessous il y a un tuf brûlant », écrivent les habitants de Paillé, au sud d’Aulnay. Ils cultivent les « petits blés », orge, baillarge, avoine, mais peu de froment. Dans les meilleures années, le boisseau de semence ne produit que deux à trois boisseaux de récolte. L’eau est rare ; il n’y a qu’un puits, dans la paroisse de la Villedieu d’Aulnay, qui ait de l’eau en suffisance en été, à une profondeur de vingt pieds. Le fourrage manque : « La maigreur de la terre, les frais qu’il y aurait à faire pour ôter les pierres dont elle est couverte, dégoûtent [découragent] le cultivateur d’avoir recours aux prés artificiels ».

Il faut certes faire la part de l’exagération dans des déclarations de ce genre. Il est cependant évident que le manque de prés naturels ou artificiels réduit l’élevage au minimum compatible avec la subsistance des exploitations. Les paysans doivent acheter cher le fourrage dans des paroisses éloignées pour assurer la nourriture des animaux indispensables. Peu d’animaux, peu de fumier et les rendements diminuent. C’est ce qu’expriment les habitants de la paroisse de Vinax : « Il est de tout intérêt qu’il leur soit permis de mener pacager dans les parties de la forêt où il n’y a nul agât [dégât] à faire (par) leur bétail. Ce sera donner un encouragement aux habitants d’avoir du bétail qui leur produiront [sic] du fient et conséquemment du blé ». Ils ajoutent qu’ils n’en subissent pas moins les inconvénients de la proximité de la forêt : leur bétail est attaqué par les loups. Aussi demandent-ils la permission d’organiser des battues « dans les menues forêts ».

 <span style="background-color:#EAEAEC; padding:0px 2px;">Miel et cire</span>

L’apiculture tire largement parti de l’étendue boisée. Des chercheurs d’abeilles parcourent bois et forêts en quête d’essaims, pour prélever miel et cire mais aussi pour garnir les ruches. S’ils exercent leur activité en toute légalité, ils sont mandatés par les seigneurs, qui sont propriétaires des essaims trouvés sur leurs terres.

La cire est nécessaire pour les chancelleries seigneuriales, surtout quand se développe l’usage des sceaux aux contrats, et précieuse pour l’abondant luminaire des églises, pour les torches portées la nuit dans les ruelles sombres, pour les « voults », figures façonnées, offertes dans des chapelles de pèlerinage, en accomplissement de voeux, voire censées représenter des personnes à qui on désire du mal. Il est impossible d’évaluer la quantité de cire brûlée sous forme de cierges dans les églises, les chapelles, les maisons, et même les étables pour la protection du bétail. Peu avant sa mort, le comte de Poitiers Alfonse, frère du roi Louis IX, donne au prieuré de Saint-Eutrope de Saintes une rente annuelle de vingt livres pour qu’un cierge de deux livres de cire brûle continuellement, nuit et jour, devant l’autel de saint Eutrope, et une rente équivalente à l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély, pour l’entretien d’un cierge de même poids, dans les mêmes conditions, devant l’autel de Saint Jean. En 1682, plus de quatre cents ans après la mort du comte, la rente de vingt livres figure dans l’état des charges du domaine royal de Saintes ; si les moines de Saint-Eutrope respectent la volonté du fondateur, ils doivent probablement alors compléter les vingt livres prévues à cet effet.

Les cierges de deux livres ne sont d’ailleurs pas rares parmi les fondations pieuses. En 1181, un frère du chantre de la cathédrale d’Angoulême donne au chapitre des jardins « pour illuminer la cathédrale ». Le chantre et le sacriste décident que quatre cierges seront placés sur « les portes de fer » de l’église, en plus des huit qui y brûlent déjà, et qu’un autre sera mis sur un candélabre dans le chœur. Chacun de ces cierges devra peser deux livres et demie. Ils illumineront l’édifice lors des dix fêtes solennelles, selon la coutume suivie pour les huit anciens cierges. Il existe des cierges beaucoup plus imposants : ce sont deux cierges de treize livres qu’au XIIe siècle un seigneur d’Aubigny s’engage à payer annuellement à l’abbaye de Saint-Maixent, le jour de la fête du saint, en accomplissement d’un voeu, pour une victoire en duel.

Les églises sollicitent d’ailleurs les donations d’abeilles et les oblations de cire, et même établissent des redevances en cire sur les biens fonciers de leurs seigneuries. Au milieu du XIIe siècle, l’abbaye de l’Absie obtient la propriété des essaims que les religieux et leurs hommes pourront trouver dans les bois des Alleuds. L’église Notre-Dame de Bourgenet, dans la paroisse de Saint-Hilaire de Talmont, reçoit de Savary de Mauléon toutes les abeilles de la forêt d’Orbestier, à perpétuité, sauf cependant celles qui font du miel dit « grep ». L’Absie perçoit des rentes en cire, de même que la Merci-Dieu : vers 1275, des tenanciers de la Merci-Dieu doivent annuellement une livre de cire, tantôt sur une maison et ses dépendances, tantôt sur un courtil. Les moines de la Grâce-Dieu prévoient même des amendes en cire : on constate qu’en 1264 leurs hommes de Saint-Sauveur de Nuaillé sont frappés d’une amende d’une livre de cire s’ils n’ont pas réglé à temps un cens annuel d’un denier dû par chaque foyer pour l’« usage » dans un marais.

L’importance de la cire justifie l’attention portée par les seigneurs à l’exploitation des essaims sauvages. Dans un compte de recettes de la châtellenie d’Harcourt, à Chauvigny, qui est daté de 1431, on relève la mention suivante : « de Guillaume Allain, pour un essaim d’abeilles qu’il tient de Monseigneur, qu’il a pris dans les bois de Monseigneur par licence de la Cour, pour la part de Monseigneur : 1 livre de cire ». Ainsi un habitant de Chauvigny a été autorisé à domestiquer un essaim, à condition de livrer au seigneur du bois une rente annuelle en cire. Une grande dame comme Louise Élisabeth de la Rochefoucauld, qui exhibe plusieurs titres de duchesse et comtesse, ne néglige pas de mentionner son « droit des abeilles » dans un aveu et dénombrement qu’elle présente, en 1771, pour le marquisat de Barbezieux. On rencontre même la cire dans les « devoirs » de certains vassaux : aux XVe et XVIe siècles, les seigneurs de Taillebourg reçoivent d’un de leurs « hommes » une torche de cire pesant quatre livres, à chaque mutation de seigneur et de vassal.

 <span style="background-color:#EAEAEC; padding:0px 2px;">Le tan </span>

Des écorceurs détachent l’écorce des chênes qui est réduite en poudre, le tan, dans des moulins appelés moulins à tan. Ces moulins sont généralement des moulins à eau édifiés sur les mêmes rivières ou ruisseaux que les tanneries. L’écorçage diminue la valeur marchande du bois de chauffage parce que l’écorce assure un meilleur allumage et produit beaucoup de cendres, mais les moulins sont d’un bon rapport. Les moines de Saint-Maixent se réservent la production du tan dans leur ville ; vers le milieu du XIIe siècle, ils « jettent à l’eau » du « tan moulu » conduit dans leurs murs et sévissent contre un homme qui a apporté pour le vendre du tan sur une bête de somme. L’écorce de chêne peut être exclue des ventes de bois sur pied ; ainsi, en 1243, un bois du comte de Poitiers est « vendu », « excepté le tan ».

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